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Trop de règles ou pas assez : le dilemme de l’IA en Europe, par karl-alexandre pinot

  • Photo du rédacteur: L'Alliance
    L'Alliance
  • 26 oct. 2025
  • 4 min de lecture

En Europe, l’intelligence artificielle est devenue une équation à résoudre : comment déployer une technologie aux impacts potentiellement immenses… sans en perdre le contrôle ? Cette question est légitime. Mais la manière d’y répondre l’est tout autant. Car à force de vouloir encadrer l’IA , l’Union européenne risque de commettre une erreur stratégique : assurer la sécurité de technologies nées ailleurs.


La tension est claire : trop réglementer revient à étouffer l’innovation ; ne pas assez réglementer revient à perdre la confiance des sociétés et des marchés. Le défi n’est pas de choisir un camp, c’est d’éviter les deux impasses.


L’Europe, première régulatrice mondiale… mais innovation en panne


L’AI Act a fait de l’UE le premier acteur global à écrire noir sur blanc ce que l’on peut faire ou non avec l’IA. Une architecture de risques en quatre niveaux, des obligations pour les systèmes critiques (santé, sécurité, justice), et même des interdictions pures et simples pour certains usages de surveillance de masse.

Sur le principe, l’ambition est admirable. Sur le terrain, elle révèle un décalage inquiétant : 1 -les géants de l’IA sont américains ou chinois, aucun leader européen dans les modèles de fondation. 2 -L’infrastructure de calcul est très insuffisante, l’accès au GPU est un luxe, souvent offshore. 3 - Le financement privé de l’IA reste faible – les tours de table à 500 M€ ne se font pas ici. 4 -Les startups passent plus de temps à répondre à des juristes qu’à des ingénieurs.


On en arrive à ce paradoxe : l’Europe régule plus qu’elle ne produit. Et dans les technologies, ce sont les producteurs qui décident réellement.


Trop réguler : le risque du verrouillage précoce


Une régulation trop lourde, trop tôt, entraîne des conséquences très concrètes. Réguler trop vite et trop fort, c’est prendre le risque d’un verrouillage précoce qui pèse déjà sur l’Europe. Les projets de création d’entreprises ou de laboratoires choisissent désormais de s’installer hors du continent, là où les règles sont plus lisibles et proportionnées. Cette fuite de l’innovation n’a rien de théorique : on l’observe déjà dans la robotique, le quantique ou la biotechnologie, où des équipes européennes préfèrent partir plutôt que de se perdre dans un labyrinthe administratif.


Dans ce contexte, seuls les géants technologiques disposent des moyens nécessaires pour absorber les coûts de conformité : paradoxalement, les politiques censées limiter leur domination contribuent à la renforcer.


À mesure que les contraintes se multiplient, le cœur de l’innovation se déplace des laboratoires vers les services juridiques : on fabrique de la conformité, pas des produits. Enfin, en cherchant à encadrer une technologie encore en pleine évolution, on risque de figer le progrès dans l’état du moment, rendant chaque rupture technique future plus coûteuse, plus lente, parfois tout simplement impossible.


Pour autant, l’absence totale de régulation serait tout aussi risquée. Une IA déployée sans transparence ni contrôle saperait rapidement la confiance du public, nourri d’inquiétudes sur la manipulation cognitive, l’automatisation brutale du travail ou les biais invisibles qui influencent des décisions cruciales. S’y ajoutent des risques systémiques : un modèle défaillant appliqué à la finance ou à la santé pourrait provoquer, en quelques minutes, des dégâts massifs et difficilement réversibles.


Sur le terrain politique, l’IA non encadrée pourrait devenir une véritable arme cognitive, amplifiant la désinformation, brouillant la frontière entre vrai et faux, et fragilisant les processus démocratiques.

Au fond, la leçon est claire : le laisser-faire absolu et l’hyper-contrôle sont deux façons différentes de rater la révolution de l’IA. Un équilibre doit être trouvé si l’Europe veut à la fois protéger ses citoyens et rester dans la course stratégique mondiale.


Changer de priorité : des règles, oui mais surtout des capacités


Pour que l’Europe cesse d’être uniquement la gardienne des règles et devienne enfin un acteur qui compte dans l’intelligence artificielle, elle doit revoir ses priorités : protéger ne suffit plus, il faut désormais produire. Cela implique d’investir massivement dans les infrastructures de calcul, en créant des supercalculateurs accessibles non seulement aux grands groupes, mais aussi aux startups innovantes qui peinent aujourd’hui à obtenir la puissance informatique nécessaire pour rivaliser. Cela suppose également d’attirer et de retenir les talents : visas technologiques accélérés, conditions de recherche compétitives, salaires capables de rivaliser avec les offres américaines ou asiatiques.


Un autre pilier consiste à mieux exploiter les données publiques européennes, en les ouvrant sous gouvernance responsable, afin qu’elles deviennent un carburant pour l’innovation plutôt qu’un trésor sous clé. De même, les États doivent devenir clients de leurs propres entreprises : les marchés publics peuvent et doivent jouer un rôle de tremplin pour des solutions d’IA locales encore trop souvent ignorées au profit d’acteurs étrangers. Enfin, des partenariats industriels ambitieux sont nécessaires pour accélérer la mise sur le marché de technologies stratégiques, là où les projets restent trop souvent confinés aux laboratoires.

En somme, la souveraineté technologique ne naît pas de la seule production juridique.


Elle se construit dans les usines, dans les data centers, dans les campus de recherche, et au contact d’utilisateurs qui adoptent des technologies conçues en Europe. C’est là, et seulement là, que se jouera notre rôle dans la révolution de l’IA.


Un choix historique


Les Européens ont inventé le Web, ont dominé l’aviation, le spatial, les télécommunications. Ils savent faire.Mais dans l’IA, l’heure tourne vite et l’avance se creuse.


Réguler ne suffit plus.Il faut oser.Il faut créer.Il faut accepter que l’innovation comporte des risques — mais que l’inaction en comporte davantage encore. L’objectif n’est pas d’être la première puissance à encadrer l’IA.C’est d’être une puissance qui compte dans l’IA. Car si l’Europe ne fabrique pas les technologies qu’elle régule, elle se condamne à une souveraineté notariale, pas industrielle : elle tamponne ce qu’elle achète.


C’est la seule manière pour l’Europe de ne pas devenir le spectateur très bien règlementé d’une révolution que d’autres auront menée.


Karl-Alexandre Pinot

Président de l'Alliance

 
 
 

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